« Il aurait pu s’agir d’un score intéressant pour un match de rugby improbable : 22 à 18. La Conférence des directeurs d’IUFM a publié, en effet, ses 22 propositions et dans le même temps, le rapport Grosperrin allégé de deux alinéas était admis à la publication avec 18 propositions. Mais là s’arrête le match. Les deux initiatives ont peu à voir et renvoient très nettement à des démarches, des méthodes et des objectifs radicalement différents. S’il y a, à mon sens, nette supériorité des 22 propositions, c’est parce qu’elles jouent sur un autre terrain que celui des 18 propositions produites par la commission parlementaire.
Tout d’abord, le rapport Grosperrin : il présente un ensemble hétérogène de mesures empruntées à des sources diverses et de qualité. On retrouve des suggestions de la commission Marois-Filâtre, des éléments du rapport intermédiaire de Jean Michel Jolion, des propos repris du président de la Conférence des directeurs d’IUFM, Gilles Baillat. La liste des personnalités et des organisations auditionnées est éloquente : la commission a visiblement beaucoup consulté, beaucoup écouté, assez bien entendu et largement recopié. Mais ce florilège de mesures, s’il pèche par son hétérogénéité, souffre surtout d’une absence totale de soubassements politiques explicites. Ainsi, quand le rapport suggère dans la proposition 4 de contrôler l’accès en M1, en fonction des postes offerts au concours, quand il indique dans la proposition 8 que le mémoire doit être centré sur le stage, il empiète très nettement sur les prérogatives des universités, sans jamais dire au nom de quoi et comment il peut le faire. A supposer que ce numerus clausus déguisé et que cette limitation du mémoire à un aspect restreint de la professionnalisation qu’est le stage soient légitimes, encore faut-il le montrer et donner le cadre qui peut les rendre effectifs. Bref, le rapport Grosperrin ne propose aucune vision forte pour la formation des enseignants, ancrée dans une proposition politique explicite. Pour reprendre la métaphore rugbystique, il gère l’avantage au coup par coup, sans fond de jeu bien établi. Cela dit, il faut reconnaître une qualité essentielle à ce rapport : il décrit avec justesse et précision les événements qui ont signé l’échec de cette réforme. Jusqu’à la page 67, il expose la « chronique d’une mort annoncée » et si le style n’est pas celui de Garcia Marquez, le détail de l’analyse est souvent cruellement juste. C’est probablement le plus grand mérite de ce rapport, sincère dans l’analyse de l’échec de la réforme.
Venons-en aux 22 propositions : elles font le choix initial de définir le terrain. C’est celui de la formation universitaire professionnelle des enseignants et c’est à partir de lui que se construit la démonstration. Les questions du recrutement, de l’entrée dans le métier, du rôle de l’employeur sont certes importantes et doivent faire l’objet de réponses, mais pas dans ce premier temps de formulation du problème. La méthode est bonne et la réponse au problème, pour être systémique, ne peut être exhaustive. Elle ne traite pas tout, mais elle se constitue en éléments solidaires qu’il faut envisager dans leur cohérence. Ainsi, c’est pour transformer le système éducatif, foncièrement inégalitaire comme le rappelle le préambule, qu’il faut concevoir la formation des enseignants. C’est ensuite, dans le cadre naturel de l’université, tel que le définit la loi de 2005, qu’il faut envisager les exigences de la formation universitaire professionnelle. Elles passent par un continuum établi dès la licence et prolongé dans la pratique de l’alternance en master. Elles doivent s’appuyer sur des structures universitaires adéquates et répondre à un ensemble de paramètres qui en définissent la cohérence dans un cadre national, en lien avec les stratégies des universités et les logiques territoriales. Elles ne peuvent se concevoir qu’en fonction de la nécessaire démocratisation de l’accès au métier d’enseignant. Ces exigences traduites en propositions sont, pour chacune d’entre elle, étayées par une analyse de l’existant. A ce titre, elles ouvrent, à qui veut s’en emparer, la possibilité de mettre en œuvre de manière très concrète une autre logique de formation des enseignants. Que chacun dise maintenant, dans son domaine de compétence et de légitimité, comment il entend les développer. La Conférence des directeurs d’IUFM n’a pas dit plus, et pas moins. Mais c’est déjà beaucoup dans ce contexte très perturbé. »
Le 3 janvier 2012 Patrick Demougin, président de la CDIUFM